Voici le premier Conte Cruel que j'ai pu terminer - parce qu'il sera très certainement le plus court. Il ne s'agit pour l'instant que d'un premier jet sur lequel j'aimerais avoir des avis. C'est quelque chose de tout nouveau pour moi, et même après l'avoir relu une bonne dizaine de fois je n'arrive toujours pas à en penser quoi que ce soit. Peut-être pourriez vous m'éclairer un peu ? Je vous rappelle brièvement le principe même des Contes Cruels : détourner les figures emblématiques des contes, leur donner pour certains des traits de caractère opposés à ceux qu'on leur connait, et surtout leur réserver un triste dénouement. Au lieu de donner force, espoir et confiance, ils servent plutôt à révéler tout ce qui nous angoisse, nous blesse, et mettent en avant des sentiments ou des situations telles que le mépris, l'injustice ou le malheur - tout ce qui fait que la vie réelle est loin d'être un conte de fée traditionnel. J'espère que je m'exprime clairement et que vous comprenez le sens de ma démarche. Ce conte-ci sera probablement le plus simple de tous, autant dans la forme que dans le fond. J'ai hâte de découvrir ce que vous en pensez, peur aussi dans le fond mais c'est surtout grâce aux critiques qu'on avance. Je vous souhaite néanmoins une bonne lecture... PS : ça n'a rien à voir, mais j'adore cette chanson :
Jude - I do ♪_'_'_● _La princesse qui ne trouva jamais son prince _●_'_'_
_______Il était une fois, dans un petit royaume du centre du monde pratiquement méconnu, une princesse nommée Aerys qui ne se trouvait pas jolie. Elle avait pourtant de beaux yeux verts que beaucoup lui enviaient et une âme d'une pureté rare, mais avait honte de son visage rond et de la gourmandise qui pesait quelque peu sur ses hanches. Son reflet lui renvoyait une souffrance telle qu'elle fît ôter tous les miroirs de ses appartements et ne porta plus que des robes élargies à la taille afin de cacher ses formes. Tandis que ses frères aînés étaient de beaux et valeureux chevaliers partis à la conquête de contrés lointaines, Aerys passait ses journées à lire dans l'immense bibliothèque du château. Beaucoup trop rêveuse pour affronter la réalité, trop peu sure d'elle aussi, elle ne vivait qu'au travers de ces pages qui lui contaient mille histoires différentes pendant que la sienne lui échappait. Arrivée à ses dix-huit ans, elle commença tout de même à éprouver un manque, comme un malaise intérieur : sa tête et ses mains étaient pleines, mais son c½ur, lui, était resté vide. Elle se surprit à rêver chaque nuit au même jeune homme aux traits indistincts, celui qui l'aimerait pour ce qu'elle était, qui aurait faim de son corps et qui ne verrait qu'elle au milieu des plus belles filles du royaume. Ses cousines, ses amies, toutes étaient mariées depuis longtemps avec celui que le ciel leur avait destiné et vivaient désormais un bonheur au quotidien. Aerys n'avait quant à elle personne pour la prendre dans ses bras lorsque les larmes devenaient trop lourdes pour être retenues, personne pour lui apporter de l'attention et lui prouver qu'elle était quelqu'un digne d'être aimée. Tous les soirs elle se couchait seule dans ses draps de satin brodés d'or, tournée vers la place à ses côtés qui restait désespérément vide. Souvent il lui arrivait de serrer contre sa poitrine le second oreiller qui ne servait à personne, et allait même jusqu'à le mordre pour étouffer ses cris. Tous les matins elle se réveillait ainsi la mâchoire douloureuse, dans un lit uniquement défait par la fièvre de ses rêves de plus en plus agités. Cette solitude lui devenait chaque instant plus insupportable, les battements de son c½ur lui semblaient vains et inutiles. Un jour Aerys décida d'abandonner quelques temps ses lectures et poussa les portes du château pour se promener dans le royaume. L'amour de sa vie devait l'attendre quelque part par ici, elle en était certaine. Chaque homme qu'elle rencontra ensuite fût la source d'un nouvel espoir, la perspective d'une vie meilleure. Mais si certains devinrent des amis qui l'appréciaient sincèrement, aucun ne tomba pour autant amoureux d'elle. La princesse sillonna pourtant chaque rue, participa à toutes les fêtes qui y étaient organisées et fit la connaissance de la plupart des habitants qui durant quelques temps égayèrent un peu sa vie. Son c½ur s'enflammait quelques fois, impatient de découvrir enfin réellement ce sentiment que la simple description avait suffit à émerveiller, mais la déception le ramenait toujours à la quiétude et à l'attente. Sous les tissus qui l'habillaient son corps restait inerte, sans sursaut ni frisson, seules des pulsions de désir l'animaient de jour comme de nuit sans jamais trouver le soulagement d'être satisfaites. Aerys se renferma de nouveau sur elle-même, nourrissant une haine profonde pour la jeune fille qu'elle était. Elle passa la plupart de ses journées enfermée dans sa chambre à pleurer cet amour qu'elle ne connaissait pas, sans rien goûter du temps qui passait malgré tout. Le manque à l'intérieur faisait saigner son c½ur qui laissait derrière elle de longues traces qu'elle était seule à voir.
_______Soucieux du bien être de sa fille, le Roi organisa une grande fête le jour de ses dix-neuf ans à laquelle il convia tous les jeunes princes des royaumes alentours. Aerys tenta de se faire la plus jolie possible, le c½ur soudain regonflait par un élan d'espoir. Celui dont elle rêvait ne pouvait qu'être parmi eux, enfin. Malheureusement c'est seule une nouvelle fois qu'elle regagna sa chambre après la nuit tombé. Personne ne l'avait invitée à danser. Si elle s'était bien entendue avec tous les jeunes garçons que lui avait présentés son père, aucun n'avait vu en elle une épouse ou la possibilité d'un avenir commun. Pour tout le reste de l'assemblée elle avait eu l'impression d'être transparente, complètement insignifiante ; elle dû même lutter à de multiples reprises contre l'envie de fondre en larmes. La solitude l'épuisait, l'assommait d'une douleur qu'aucun plaisir ne venait apaiser. Ce soir-là Aerys resta longtemps à contempler les étoiles depuis son balcon, une vue presque féérique qu'elle n'avait jamais eu l'occasion de partager avec quiconque. De grosses larmes s'écrasaient sur le fin tissu blanc de sa chemise de nuit qu'aucun homme n'avait jamais relevée, laissant sa peau jusqu'ici inexplorée. La princesse se coucha encore plus triste que la veille, son sourire définitivement disparu. Elle resta ainsi plusieurs mois à ressasser son infortune : elle ne dormait plus, se nourrissait à peine, la littérature même ne la divertissait plus ; rien ne parvenait à combler le manque qui en elle grandissait de jour en jour. Elle dépérissait davantage encore lorsqu'elle voyait les autres autour d'elle tomber amoureux, rire ensemble et réaliser des projets d'avenir à deux pendant que le sien perdait tout intérêt. Elle haïssait la vie de se montrer aussi injuste et de ne jamais faire tourner la roue en sa faveur, même rien qu'une seule et unique fois. La jeune fille se forçait encore à sortir de temps à autre mais elle n'y croyait plus, ses prières quotidiennes demeuraient sans réponse. La terre continuait de tourner, sans elle.
_______Un matin, alors que les couleurs de l'aube commençaient tout juste à repeindre le ciel, la princesse Aerys décida de s'échapper du château. Elle laissa sur son lit parfaitement bordé un mot d'excuse à l'intention de ses parents et quitta son pays sans un regard en arrière. Si l'amour ne voulait pas venir à elle alors elle irait jusqu'à lui, prête à mettre sans dessus dessous tous les recoins du monde si cela s'avérait nécessaire. Ainsi la jeune fille passa les années qui suivirent à parcourir la planète entière, à vivre sur tous les continents, en face de toutes les mers et au centre de toutes les terres, pour courir après un amour qu'elle ne rencontra jamais. Nul part son c½ur ne trouva cette autre moitié de lui-même qui lui aurait convenu, qu'il aurait même pu accepter malgré quelques dissonances. Elle apprit à parler huit langues différentes, connu la guerre et la pauvreté, découvrit les plus belles merveilles du monde – mais partout où elle allait l'amour la fuyait. Elle finit par regagner le château de son enfance plus seule qu'elle ne l'avait jamais été, le c½ur mutilé par tous ses espoirs déçus. Elle gravit sans prendre la peine de s'arrêter les trois cent marches de pierre qui menaient à la plus haute tour, dont l'accès avait été interdit au royaume il y a de ça des décennies. Les villageois racontaient qu'elle renfermait un fuseau auquel une sorcière diabolique avait jeté un terrible sort : celui ou celle qui en toucherait l'aiguille sombrerait dans un profond sommeil que seul un baiser pourrait venir troubler. Aerys s'en souvint et être celle que la malédiction frapperait lui apparaissait comme sa dernière chance. La lourde porte de bois n'était pas fermée, comme si ce qu'elle cachait n'était autre que sa destiné. Alors sans regret aucun la princesse se piqua le doigt à l'aiguille du fuseau et tomba instantanément au sol, complètement endormie. Quelques larmes eurent tout de même le temps de s'échapper une dernière fois de ses paupières closes. Comme elle l'avait imaginé, le Roi dispersa la nouvelle sitôt qu'il retrouva le corps inerte de sa fille au milieu du donjon qu'il avait pourtant cru soigneusement verrouillé. Il la fît coucher dans l'une des plus belles chambres du château et attendit qu'un prince courageux et fou d'amour vienne la libérer de son sommeil, comme il en était le cas dans toutes les légendes et dans tous les contes qu'il connaissait. Ainsi les années passèrent une nouvelle fois, plus lentement encore que les précédentes, mais personne ne répondit à ses appels malgré les récompenses qu'il venait à proposer. Aucun prince d'aucun royaume ne reconnu en Aerys la femme qu'il désirait et ne vint donner quelque baiser à ses lèvres, quelque sens à sa vie. La princesse resta profondément endormie durant tous les siècles auxquels survit le monde, et qui pour elle n'étaient autre qu'une éternelle et unique nuit. Sa seule consolation fût de pouvoir rêver de son prince charmant sans qu'aucun réveil ne vienne plus jamais en dissiper les traits.