________Tu as 9 ans et il y a un crabe dans ton papa. Il y a une petite bête qui monte, qui monte, qui monte, et qui bouffe tout à l'intérieur. Tu l'imagines courir sous sa peau devenue pâle, et prendre possession de ce corps que personne ne sait comment sauver. Il y a quelque chose qui dévaste tout là dedans et qu'on essaie de te cacher, comme si des yeux d'enfants étaient des yeux qui ne voient pas. Pourtant tu le vois bien que cette main glacée n'arrive plus à serrer la tienne, que la mort te l'enlève. Tu le sens partir et tu ne sais pas si tu as le droit de pleurer, tu voudrais dire quelque chose mais dans ta gorge tu ne trouves pas de mots distincts. Tu les détestes tous, ces mots compliqués que tu ne comprends pas et qui désignent cette chose en lui, cette chose en trop, l'assassin. Ils l'ont fait entrer, l'ont rendu réel, mais il n'en existe aucun capable de le faire disparaître. Les mots rendent malade mais ils ne savent pas guérir. Tu aimerais jouer à faire comme si mais il suffit qu'il tousse un peu trop fort pour que l'illusion s'effondre. La vie sans lui te fait peur, tu ne sauras pas devenir grand. Tu devines déjà le vide immense qui t'attend, les envies de somnifères et les cauchemars répétitifs. Tu fermes les yeux très fort et souhaite devenir une ombre, une partie intégrante du néant : tu as toujours dit que plus tard tu serais « comme papa ». Tu te demandes comment une si petite bête a pu s'incruster dans ce géant d'amour. Tu imagines que c'est comme une morsure, et que son c½ur saigne du noir. Le temps finira de tuer ce qu'il t'aura laissé de lui. Tu peux encore compter tes années sur tes doigts mais il arrivera bien un jour où il y en aura trop, et où ses traits seront devenus flous. Où tu auras quasiment oublié cette hémorragie de souvenirs qui envahie ton cerveau, malgré les crises d'angoisse à tenter de te les greffer à même le c½ur. Tu sais que c'est inévitable mais tu le fixes quand même, tu t'accroches à ce que tu peux pour lui paraître fort. Ça te brûle au fond des yeux de larmes qui ne coulent pas, ça te crève la peau et le c½ur à la fois. Tu regardes la nuit se figer lentement dans ses veines et engloutir ses dernières forces. Tu as 9 ans et tu n'as plus de papa.